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BAREEL Marc - Mat 10515 Cie EM Bde
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Photos et récit transmis par son neveu Michel Hourman |
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1. Mon père, le Major Henri-Joseph Hourman
Le 6 septembre 1944, le Colonel Piron salue le soldat inconnu. A sa droite, le Lieutenant-colonel Mac Alister.
Au troisième plan en uniforme de 1940, bottes de cavalerie, baudrier en cuir et béret de cycliste frontière, brassard des affranchis à la manche gauche ainsi que le brassard "Officier du Roi" (donné le 4 septembre), le capitaine Henri-Joseph Hourman qui a servi d'éclaireur à la Brigade après avoir conduit les avant-gardes de la Guards Armoured Division britannique du major-général Allan Adair.
Henri-Joseph Hourman, lieutenant au 2ème Régiment Cyclistes Frontière participe à la Campagne des 18 jours. Il sera blessé le 24 mai 1940. Il rejoint ensuite la Résistance ("Les Insoumis"). Commissionné au grade de capitaine dans la résistance en juin 1944, grade confirmé. En décembre 1944, il est désigné pour la 2ème Brigade d'Infanterie (dite "Brigade d'Irlande").
2. Mon oncle, Marc Bareel
Ce récit a été écrit par mon oncle peu après sa démobilisation, il fait partie des chroniques de nos familles. Il m'a autorisé à vous le communiquer, car il est toujours aussi gavroche qu'à 18 ans !
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180 jours avec la Brigade Piron, par Marco Bareel
Tandis que dans ma chambre d’étudiant je m’efforce sans enthousiasme,
d’ingurgiter 500 pages de droit romain, j’entends subitement un vacarme
extraordinaire causé par un avion de chasse rasant littéralement les toits
des habitations du quartier. Le soir même, en écoutant les informations de
la BBC ( sans trop de puissance, car c’est interdit par l’occupant)
j’apprends qu’un avion de la RAF piloté par le Belge de Selys Longchamp a
mitraillé le siège de la Gestapo situé avenue Louise, donc, à vol d’oiseau,
tout près de là où je réside. On apprendra plus tard que cette opération fut
exécutée sans l’accord des autorités de l’aviation britannique, que le
pilote audacieux fut sanctionné par un blâme, mais ensuite félicité pour
acte de courage exceptionnel. Un buste du héros sera d’ailleurs installé
bien des années plus tard à deux pas du lieu de l’exploit.
Sur le plan militaire, la situation pour les Allemands devient de plus en plus catastrophique. Les alliés débarquent en Normandie en juin 1944 et entrent dans Bruxelles au mois de septembre 1944. La grande distraction pour les jeunes consiste à récupérer une partie de ce que les Allemands, dans leur fuite précipitée, ont été obligés d’abandonner. Je me souviens avoir récupéré au siège du sinistre quartier général de la Gestapo de l’avenue Louise, des casques, des képis d’officiers, des baïonnettes et autres gadgets abandonnés par l’occupant.
A cette époque, la circulation en ville comporte parfois de sérieux risques. Des soldats allemands traînent encore dans certains quartiers et il n’est pas rare d’entendre des coups de feu tirés par des fuyards harcelés par des résistants ayant sorti de leur cachette de vieilles armes de chasse ou même d’antiques pétoires datant de la guerre 14-18 dont la place normale serait sans doute au musée.
Comme cadeau d’adieu à la ville de Bruxelles les Allemands font sauter le dôme du palais de justice ! De tous les coins de la ville on peut voir les volutes de fumée qui s’élèvent dans le ciel.
Mais la guerre n’est pas finie. Loin de là ! En effet, en décembre 1944 les Ardennes belges seront le théâtre d’une violente contre-offensive stratégique allemande menée par le général von Rundstedt avec plusieurs divisions blindées appuyées par un millier d’avions de chasse. Cette contre-offensive creva le dispositif allié sur près de 60 Km (de Stavelot à Wiltz). Après de très violents combats livrés à Bastogne et à Libramont, cette offensive fut enrayée à la fin du mois par les puissantes attaques de l’aviation et des blindés américains. Les énormes pertes subies par les Allemands leur interdirent la reprise ultérieure de toute action d’envergure.
Tout ceci confirme que l’ambiance générale est peu favorable aux études en
général et au droit romain en particulier !
Comme il est de plus en plus manifeste que la guerre va se prolonger encore un certain temps, même si son issue est dès à présent évidente, on prend des dispositions pour remplacer ceux qui, sur les différents théâtres d’opérations sont passés de vie à trépas. C’est ainsi que s’ouvrent de nombreux bureaux d’engagements pour candidats au "casse-pipe". Ceux-ci ne manquent nullement. En effet dès le 4 septembre des milliers de jeunes gens ont manifesté le désir de s’engager. Curieusement les premières réactions du gouvernement belge sont incompréhensibles. Il commence par n’autoriser l’engagement que de 200 hommes qui devront aller s’entraîner à Bourg-Léopold, petite ville d’environ 8.000 habitants située dans le Limbourg. Des milliers d’autres seront envoyés dans des bataillons de fusiliers que le SHEF avait demandés aux autorités belges. S’engager dans la brigade Piron deviendra un privilège !
Bien que n’ayant jamais eu l’âme d’un foudre de guerre, je ne puis m’empêcher de me laisser séduire par, il faut bien l’avouer, plus une soif d’aventures qu’un sentiment d’admirable patriotisme. Je pense d’ailleurs n’être certainement pas le seul dans le cas. Je m’inscris donc comme candidat pour les armées de l’air, de terre et de mer. Les volontaires sont si nombreux qu’aucune suite n’est donnée dans l’immédiat à mes candidatures. C’est finalement grâce à des relations dans l’entourage du colonel Piron que je suis engagé dans la brigade du même nom. Oui, au vingtième siècle, même pour faire la guerre, il faut avoir des relations !
Tout commence par une visite médicale dans un centre de recrutement situé dans la ville universitaire de Louvain. Je me souviens qu’on m’a demandé de marcher pieds nus dans la poussière afin d’établir que je n’avais pas les pieds plats. Bien sur on ne va pas à la guerre avec des pieds plats, cela ne se fait pas…
A peine ai-je signé mon engagement à la brigade que je reçois une convocation de la Royal Navy à laquelle je me vois obligé de répondre : "Trop tard, je suis déjà pris !"
Mais d’où vient cette fameuse brigade Piron ?
Dés le 28 mai 1940, quelques militaires plus favorisés que la plupart de leurs camarades étaient parvenus à se mêler au flot des Anglais qui embarquèrent sur les plages de La Panne et de Dunkerque. Beaucoup arrivèrent en Angleterre, déguenillés, le moral à zéro et même souvent blessés. Après avoir été soignés par la population britannique, avec une générosité d’autant plus remarquable qu’elle se trouvait encore sous l’impression fâcheuse de la capitulation belge, ils furent envoyés dans un centre de regroupement situé au Sud du Pays de Galles.
Parmi les Belges fuyant l’occupant arriva un beau jour en Angleterre le
major B.E.M. Jean Piron. Ce dernier avait déjà fait parler de lui lors de la
guerre 14/18. Il avait à cette époque 18 ans. Il participa à des opérations
aériennes, fut descendu lors d’un combat aérien, blessé et cité six fois à
l’ordre du jour. Il termina sa première guerre comme capitaine à 22 ans, ce
qui n’est évidemment pas mal.
L’embryon de ce qui après avoir été la Brigade Piron deviendra la "First Belgian Infantry Brigade Libération" se composait essentiellement de Belges se trouvant dispersés dans tous les coins du monde et rappelés en Grande-Bretagne, dans la mesure évidemment ou il leur était matériellement possible d’accomplir le voyage. Les Belges se trouvant en Allemagne n’avaient bien sur aucune chance de pouvoir rejoindre les effectifs de la Brigade. Ils avaient par contre toutes les chances d’être internés.
C’est ainsi qu’on vit arriver en Grande-Bretagne un certain nombre de personnages assez hauts en couleur. Il y eut notamment un boxeur professionnel retrouvé en Argentine, un menuisier récupéré en Chine, un soudeur rappelé d’Australie, etc… Ce dernier n’ayant pratiquement jamais vécu en Europe ne connaissait aucune autre langue que l’anglais, parlé évidemment avec un terrible accent kangourou.
Finalement, la Brigade Piron recruta 2.400 hommes qu’il faudra instruire. Pour gagner du temps on se contentera de leur donner une formation rudimentaire de fantassins.
Mais revenons en Belgique. L’unité à laquelle je suis attaché est envoyée à Tamise en vue de subir l’instruction de base. Tamise (mieux connue sous le nom de Temse par les Flamands) est une commune de Flandre Orientale. Située sur l’Escaut, la ville comportait à l’époque environ 15.000 habitants. On y trouvait principalement de l’industrie textile et un très important chantier naval du nom de Bodel. Celui-ci fit sous l’occupation d’excellentes affaires avec les Allemands et est actuellement en faillite. Justice immanente diront certains.
J’ai lu un jour dans un dépliant touristique que Tamise (Temse) était un lieu de villégiature. J’attends toujours qu’on m’explique ce qui pourrait attirer des villégiateurs dans un patelin que je qualifierai sans hésiter d’absolument sinistre. L’auteur du dit dépliant doit avoir été généreusement arrosé par le syndicat d’initiative de la ville.
Il va sans dire qu’en période de guerre, cette ville est encore plus sinistre qu’en temps normal. Etant située non loin d’Anvers, un grand nombre de bombes volantes ( les célèbres V1 ) destinées à cette ville avaient la fâcheuse habitude de tomber sur sa voisine lorsqu’elles commençaient être à cours de carburant. La nuit, il était particulièrement inquiétant d’entendre passer ces V1. Tant que l’engin émettait un bruit régulier, on pouvait respirer en paix, mais dès que des ratés étaient perceptibles, cela signifiait que la bombe allait incessamment tomber et causer les dégâts qu’on devine. Les V1 seront rapidement remplacés par les V2 capables de causer infiniment plus de dégâts. On n’a décidément jamais arrêté le progrès.
C’est en costume civil que je suis arrivé à Tamise. Donc première chose à faire : me déguiser en soldat. Je reçois les impedimenta nécessaires à cet effet ainsi qu’un numéro matricule, en l’occurrence le 10.515. Ce numéro figure sur une plaquette métallique qu’il faut porter autour du cou, suspendue par une ficelle. Elle se compose de deux parties. En cas de décès, la première reste fixée au cadavre, la seconde étant envoyée à la famille sans doute comme preuve irréfutable de la mort du "héros". La remise des équipements est suivie de la lecture du "règlement militaire" qui comporte d’innombrables articles dont la plupart commencent par ces mots : seront passés par les armes les militaires qui etc…. Sans doute pour encore améliorer le moral des troupes, on nous montre un tas de croix de bois qui, paraît-il, nous suivront partout, au cas ou… Effectivement on n’est jamais trop prévoyant.
L’unité dont je fais partie est logée dans une école située, comme il se doit, rue de l’Ecole. Plus ombre de carreaux aux fenêtres. Les bombes volantes ont fait le ménage. L’hiver cette année étant particulièrement froid, c’est fort désagréable. Comme lits, on dispose de bottes de paille humide étendues sur le sol et qui après quelques nuits ont l’épaisseur d’une galette. Le chauffage étant inexistant, on allume à même le sol de petits feux alimentés par ce qui fut des bancs d’écoliers. Une fumée acre se répand dans tout le bâtiment Bien que n’étant pas particulièrement douillet, je décide que ces conditions de logement sont indignes de ma petite personne et décide de rechercher une solution de rechange. A cet effet, je sélectionne tout près de l’école une maison bourgeoise de fort belle allure. Sans hésiter, je sonne à la porte et une imposante personne m’ouvre la porte. Il s’agit manifestement d’une servante ( j’apprendrai plus tard que la propriétaire vivant seule à deux servantes à son service). Je lui demande de parler au patron et il m’est répondu qu’il n’y a pas de patron, mais qu’elle va appeler Mademoiselle. Apparaît une personne d’une cinquantaine d’années à qui j’explique que je suis logé dans des conditions impossibles et aimerais qu’une chambre soit mise à la disposition du valeureux militaire prêt à donner sa vie pour bouter l’occupant hors du pays. J’ajoure qu’en réservant une suite favorable, à mon vœu, elle ferait preuve de patriotisme de bon aloi en ces temps difficiles. Je n’ai pas été jusqu’à lui dire que toute bonté à mon égard lui serait rendue au centuple au paradis. Je n’ai appris que plus tard que j’aurais pu exploiter cette corde sensible. La maison est, en effet, littéralement envahie d’images pieuses.
Ma demande est finalement accueillie favorablement et Mademoiselle (chaque fois que je lui dis : Madame, elle me reprend…) Esther Hellebaut met à ma disposition une petite chambre assez confortable située au premier étage de la maison. La dite demoiselle ne manque pas de me préciser que je serai bien logé et bénéficierai dans la chambre à coucher "d’une bonne température de 12° ". J’en déduis que les provinciaux ont non seulement un sens très poussé de l’économie mais sont aussi nettement plus résistants au froid que les habitants des grandes villes.
Ma vie commence donc à s’organiser. Le matin je me lève tôt pour me manifester à l’appel de ce que nous convenons d’appeler notre école militaire. La journée est consacrée à d’innombrables exercices, marches, tirs avec fusils, mitraillettes, lances grenades, grenades à mains, etc… Le plus drôle est l’entraînement au combat à la baïonnette. On doit enfoncer énergiquement à plusieurs reprises une baïonnette fixée à l’extrémité du fusil dans une botte de paille supposée représenter l’ennemi. On ne peut que souhaiter que le jour où il y aura un véritable ennemi, il sera aussi complaisant que la botte de paille. Le plus horripilant sont les interminables marches au pas. Par la suite je me demanderai souvent pourquoi on passait tant d’heures à ces marches étant donné que sur le théâtre des opérations, c’est la seule chose qu’on ne fera jamais. Mais quand on est à l’armée, il ne faut jamais essayer de comprendre ou alors on risque la folie. Un autre exercice particulièrement déplaisant est la marche accélérée, de nuit, avec armes et bagages et surtout masque à gaz sur la figure. Après quelques minutes, à cause de la transpiration, une épaisse buée se fixe sur la visière du masque et on ne voit plus rien, ce qui donne au bataillon en marche l’allure d’une cohorte d’ivrognes marchant vers l’inconnu.
Mes rapports avec Esther sont au beau fixe. Cette personne très fière de son statut ( deux servantes, une maison patricienne, un frère notaire…) est très sensible au fait d’héberger un fils de magistrat. Après quelques jours, non seulement je loge chez Esther, mais j’y prends pratiquement tous mes repas. Vu les restrictions dues à la guerre, ce n’est pas toujours gastronomique mais c’est mieux que l’ordinaire de l’armée. Des tonnes de harengs qui, en temps de paix, sont transformés en farine pour bétail, constituent l’aliment de base de la population belge sous l’occupation. Ma logeuse, quoique avec un accent nordique très prononcé, parle assez couramment le français et en est d’ailleurs très fière. Elle commet cependant de temps en temps des fautes qui me demandent un sérieux effort pour ne pas laisser deviner mon amusement. C’est ainsi qu’un jour, après un repas, elle voulut m’offrir un spéculoos et me demanda si je prends encore une petite "spéculation".
Un jour ma logeuse, sans doute soucieuse de garder de ma petite personne un souvenir impérissable me demanda une photo, en uniforme, bien entendu. Quel ne fut pas mon étonnement peu de temps après de constater sur la radio du salon ma photo à coté de celle d’un Allemand également en uniforme, mais d’une couleur différente !
J’appris que c’était la photo de Fritz qui, à une époque plus favorable aux armées du grand Reich, avait été hébergé dans ce qui était devenu ma chambre. En fait, Mademoiselle était tout simplement un précurseur de la grande Europe. J’ai pensé aussi, qu’après avoir hébergé un occupant, elle avait sans doute estimé de bonne politique, pour se dédouaner, de loger un ressortissant des armées ayant le vent en poupe.
La vie à Tamise devient de plus en plus pénible et raison d’un hiver exceptionnellement rigoureux. La neige tombe en abondance ce qui n’ajoute aucun charme aux stupides exercices à effectuer tous les jours. Un dimanche la neige était si abondante que, pour la première fois de ma vie, j’ai vu des fidèles arrivant à l’église en traîneau tiré par des chevaux.
Un beau jour, on nous annonce qu’il sera procédé à différents tests destinés, je suppose, à déterminer qui dans l’avenir deviendra général et qui restera simple soldat, ce qui se dit "private" dans l’armée anglaise à laquelle nous sommes rattachés. Comme il se doit dans toues les armées du monde, on ne nous donne aucune explication et on m’annonce que je dois me rendre à Saint Nicolas, à quelques kilomètres seulement de Tamise. Ma logeuse apprenant la nouvelle, a la larme à l’œil et me signale qu’elle me recommandera à son cher frère notaire à saint Nicolas. Malgré ces recommandations, le notaire me réservera un accueil poli, mais réservé et ne m’offrit jamais ni le gîte, ni le couvert. Cette fois, la belle vie est terminée. Je suis logé dans une vieille usine textile désaffectée. La ville de saint Nicolas compte 40.000 habitants et n’est guère plus excitante que tamise. Seule curiosité méritant, un détour : une église des XVI° et XVII° siècles.
Ici on nous apprend à conduire des véhicules de divers types. C’est heureusement la fin des marches au pas et des exercices insipides. Les soirées se passent dans un énorme local réquisitionné et transformé en cantine pour tous les soldats des armées alliées passant dans la, région. C’est l’occasion de faire connaissance d’Anglais et de Canadiens en instances de départ pour la grande aventure de la guerre.
Après quelques semaines passées à saint Nicolas, on me signale que je serai affecté au peloton de défense. Il s’agit d’une petite unité constituée essentiellement pour assurer la protection du "Head Quarter". A cet effet, on nous apprend à piloter de lourdes automitrailleuses qui, paraît-il, sont à l’abri des obus les plus puissants. N’ayant pas d’autres choix, j’en accepte l’augure… Incidemment j’apprends que les 15 éléments sélectionnés pour faire partie de ce fameux peloton de défense doivent mesurer au moins 1,80 m. et être … flamands ! On ne souhaite pas en effet que H.Q. soit entouré d’individus capables de comprendre ce qu’on y discute. Comme il s’avère rapidement que je ne suis nullement expert en "moedertaal" et que de plus j’ai le grand défaut de comprendre parfaitement la langue de Voltaire, je pose un grave problème aux autorités. Sans doute avaient-ils pensé que tous les Belges de 1,80m. étaient obligatoirement des Flamands. Finalement, on décide qu’en certaines circonstances un francophone peut s’avérer utile et je suis maintenu dans mes fonctions de bouclier du H.Q. Le problème est que mes collègues sont vraiment à 100% "moedertaliens" et de ce fait, je ne puis avoir que peu de contacts avec eux. C’est à ce moment que pour compléter ma formation on décide de m’apprendre à piloter une moto. Je n’ai garde de dire que je n’ai rien à apprendre dans ce domaine et je me vois gratifié d’une moto anglaise de marque BSA sur laquelle je m’installe en simulant le maximum d’incompétence. Un sergent instructeur enfourche sa propre moto et nous nous mettons en route pour un petit tour d’écolage dans les campagnes environnantes. J’ignore quelle malencontreuse manœuvre fit mon sergent instructeur, mais soudain je le vis quitter la route et s’embourber dans le fossé la bordant. Pour récupérer sa lourde machine, il dut faire appel à un paysan accompagné d’un gros cheval qui passait là. Le cheval ne fut pas de trop pour ramener l’engin sur la terre ferme. A dater de ce jour, plus personne ne s’est jamais mis en tête de m’apprendre à piloter une moto. Le brave sergent, avant de regagner le cantonnement, me fit jurer d’oublier l’incident peu glorieux pour un instructeur. Comme j’estime que la prescription est acquise, je me suis permis de révéler l’affaire.
Finalement le 3 avril 1945 l’ordre de départ pour la grande aventure est donné. On avait beaucoup parlé d’un départ vers le Rhin, mais c’est vers la Hollande qu’on nous envoie et nous passons sous le commandement de la 51ième division blindée canadienne.
Nous sommes chargés d’occuper le secteur de Puifkijk à l’ouest de Nimègue dans la boucle que forme le Waal. Afin de ne pas attirer l’attention des Allemands, notre progression se fait de nuit dans des conditions franchement difficiles. Tous phares éteints, il faut rouler sur d’étroites digues surélevées. Comme prévu, de nombreux véhicules s’abîment dans les fossés ou dans les canaux qui bordent les digues. A l’aube du 5 avril tout le monde est en place. Le calme de la campagne hollandaise est vite rompu par le tir des canons allemands auxquels répondent de lourdes pièces canadiennes chargées de protéger nos positions.
La Brigade change de secteur. Elle a heureusement en renfort un régiment de tanks et un régiment d’artillerie. Dans notre nouveau secteur il nous faut reconnaître les itinéraires praticables devant nos positions. Lors de ces expéditions, plusieurs hommes de la division SS hollandaise sont fait prisonniers. Le pays dans lequel nous évoluons est complètement dévasté. Les moindres villages sont détruits. Des cadavres humains ou de bétail répandent une odeur nauséabonde. Si quelques rares maisons sont encore debout, il ne faut surtout pas y pénétrer. Avant de quitter les lieux, les Allemands ont installé des grenades reliées à des fils qui, dès qu’ils sont touchés, provoquent l’explosion. Ce sont les fameux "booby-traps". Partout on trouve encore des traces des terribles combats qui ont eu lieu entre les Allemands et les troupes aéroportées. C’est dans cette région désolée que nous poursuivons notre avance, reprenant village après village le terrain qu’avaient perdu nos alliés. La coopération avec les tanks canadiens est heureusement parfaite. C’est lors de cette progression que j’ai connu les deux seules vraiment très fortes émotions de ma modeste guerre. Une première fois je me suis trouvé plaqué brutalement au sol par un soldat avec lequel je me déplaçais. J’avais entendu des sifflements bizarres dont j’ignorais l’origine. Mon sauveteur, plus expérimenté que moi (il avait participé au débarquement de Normandie), m’expliqua par la suite que les bruits que je n’avais pas identifiés étaient provoqués par des balles de mitrailleuses qui manifestement nous visaient et ne nous voulaient aucun bien. Je ne suis pas prêt d’oublier ce genre de sifflement !
J’eus également une sérieuse émotion alors que je circulais à moto sur une de ces innombrables digues hollandaises, particulièrement exposées aux regards des méchants d’en face. Subitement, sans raison apparente, je me suis retrouvé allongé dans un fossé tandis que ma moto couchée sur le sol continuait à pétarader comme si de rien n’était. Après un moment, je me suis relevé miraculeusement intact. Un obus avait eu la fâcheuse idée de tomber non loin de moi et le souffle provoqué par l’explosion m’avait désarçonné. A part les imprévisibles bombes volantes dans la région d’Anvers, ce sont les seules occasions où j’ai constaté qu’il pouvait être dangereux d’évoluer dans des zones de guerre. Il y avait évidemment des mines un peu partout, mais heureusement des unités de démineurs étaient passées et avaient banalisé le terrain.
Les nuits sont particulièrement sinistres. Ceux qui ne dorment pas doivent monter la garde et le moindre bruit est suspect. En plus de la mitraillette, arme normale pour ces gardes, j’ai toujours en poche un superbe Smith & Weston prêt à intervenir au cas où la mitraillette s’enrayerait, ce qui se produit assez souvent. Ces armes sont les fameuses "sten-guns" produites à bas prix à des dizaines de milliers d’exemplaires par les Anglais, mais finalement assez peu fiables. Pour compléter l’ambiance sinistre des nuits, souvent passent tous feux éteints, des jeeps aménagées en ambulance qui ramènent vers l’arrière ceux qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.
Fin avril arrive l’ordre de cesser toute opération offensive dans le secteur. Des négociations sont en cours pour assurer le ravitaillement des populations hollandaises qui meurent littéralement de faim. Après quelques jours, on nous dit de ne plus tirer que pour se défendre en cas d’absolue nécessité. La situation devient vraiment extraordinaire. On peut voir des Allemands effectuer sans se cacher, des travaux de réparations de routes. Il est une date dont je me souviendrai toujours : il s’agit du 5 mai 1945 date à laquelle nous recevons l’ordre d’un cessé le feu total et définitif. Ouf ! On peut enfin respirer librement et dormir en paix.
Après encore quelques jours dans le bourbier hollandais, nous nous dirigeons vers le Rhin et traversons Arnhem, ville rendue célèbre par la bataille de Market Garden. C’est ici que Montgomery déclencha une formidable offensive (17,18 et 19 septembre 1944) pour s’ouvrir un accès à l’Allemagne du Nord. Malgré trois divisions aéroportées, 1.500 avions et 500 planeurs, l’opération se termina par un échec total ( là, je dois rectifier : l’opération fut plus qu'un demi-succès, les deux tiers des objectifs atteints et le courage des paras alliés a cassé définitivement les reins à la puissance allemande) du à la violente contre-attaque des panzers allemands qui empêchèrent les troupes aéroportées de faire leur liaison avec les troupes terrestres. C’est en raison de cet échec que la Brigade Piron dut combattre pour reconquérir la région. La ville d’Arnhem que nous traversons a été complètement pillée. L’ambiance y est irréelle. On rencontre des soldats allemands qui ont gardé leurs armes et réparent ponts et routes. J’ai d’ailleurs une dette envers mes ennemis d’hier. Alors qu’en moto je roulais à vive allure vers un pont dont l’accès surélevé dissimulait le fait que le tablier avait été détruit, des Allemands me firent de grands signes pour me faire comprendre de freiner à mort. Je pus, heureusement, m’arrêter à quelques mètres du vide seulement. Lors de nos traversées des villes hollandaises, nous recevons un accueil extraordinairement chaleureux. Des fêtes avec flonflons sont organisées et, à tort sans doute, on se sent une âme de héros. Longtemps résonneront à mes oreilles le refrain du célèbre chant patriotique "Oranje boven"… Tous les Allemands faits prisonniers sont finalement désarmés et sur la place de certains villages il n’est pas rare de trouver de vraies montagnes d’armes en parfait état. Il n’y a qu’à se servir. Pour ma part je sélectionne un pistolet P38 et une "Schmeiser Gewehr" mitraillette allemande très supérieure à nos fameux "sten-guns" anglais. Dans l’amas des armes confisquées aux perdants on trouve même des "tommy guns" fusils à répétition très performants pris aux Anglais lors de la bataille d’Arnhem.
Finalement nous entrons en Allemagne, pays que la brigade occupera de mai à décembre 1945. Notre mission n’a rien de réjouissant. Elle consiste à maintenir l’ordre dans un territoire où se trouvent des dizaines de milliers de réfugiés de tous âges : anciens prisonniers, travailleurs forcés ou volontaires, Russes, Polonais, Yougoslaves, Italiens, etc.. vivant dans de camps ou des bâtiments publics. La population locale est supposée les ravitailler sous notre contrôle. Mais tous ces malheureux dont beaucoup ont été pendant plusieurs années prisonniers des Allemands, ne se contentent pas des rations qu’on leur donne et profitent de la liberté qui leur est laissée pour aller piller les fermes de la région. Journellement des incidents se produisent et la population terrorisée nous considère comme des sauveurs. L’ennemi d’hier cherche maintenant à se mettre bien avec l’occupant. Les paysans offrent aux soldats belges des œufs, des poulets pour qu’ils acceptent de loger dans leurs fermes et assurent leur protection. Cette euphorie cesse le jour ou le danger disparaît, c’est à dire lorsque tous les Russes, les plus sauvages et les plus redoutés des ex-prisonniers, sont évacués. Des actes de malveillance envers les soldats alliés deviennent de plus en plus courants. Il n’est pas rare que des câbles d’acier soient tendus entre les arbres sur certaines routes afin de décapiter les motocyclistes qui se déplacent la nuit. Les jeeps découvertes et souvent sans pare-brise sont également visées. C’est à partir de ce moment qu’on voit apparaître à l’avant de ce type de véhicules des crochets destiner à limiter les dégâts.
Notre première installation en Allemagne a lieu à Burgsteinfurt, ville célèbre pour son adhésion inconditionnelle aux théories nazies. En vue de "dénazifier" les indigènes, il est décidé d’organiser dans un cinéma de la ville une projection de films sur les camps de concentration. Des allemands très nombreux se présentent à la séance, mais peu enclins à se laisser "dénazifier", plus on leur montre d’horreurs, plus ils éclatent de rire. C’est alors qu’on leur annonce que les portes du cinéma vont être condamnées afin que personne ne puisse sortir et que les mêmes films seront projetés à trois reprises. Inutile de dire que le calme est revenu rapidement et que plus aucun rire n’a été entendu.
Ma seconde installation en Allemagne occupée aura lieu à Oelde, petite ville de Westphalie. Je suis supposé logé dans un camion. Après deux nuits très inconfortables, je décide que cette situation est incompatible avec ma qualité d’occupant. A l’occasion d’une promenade en ville, je repère une villa d’allure agréable et actionne le bouton de sonnerie de l’entrée. A la dame d’une quarantaine d’années qui m’ouvre, je déclare qu’il faut immédiatement mettre une chambre à ma disposition. Les notions de langue allemande acquises au collège s’avèrent fort utiles. Satisfaction m’est donnée sans délai et je m’installe dans une agréable chambre d’une propreté toute germanique. Au cours d’une première conversation, j’apprends que je suis hébergé par Frau Tohermes dont le mari a eu l’idée saugrenue d’aller mourir loin des siens sur le front de l’Est.
Rapidement une sorte de "Gentlemen’s agreement" s’établit entre ma logeuse et moi-même. S’il m’arrive de lui rendre la vie difficile, par contre ma présence lui apporte de sérieux avantage. Ma "réquisition" d’une chambre n’a évidemment rien d’officiel. Frau n’a donc pas à attendre aucune indemnisation, en bonne et due forme. Par contre, en vue de remplacer les repas de la cantine militaire qui n’ont rien de gastronomique, je lui impose de me préparer différents plats qu’elle confectionnera avec les produits que je lui apporte et qui depuis des années ont disparu des magasins allemands. Comme je suis petit mangeur, non seulement ma logeuse, mis une partie de sa famille profite largement de mes rations.
Pour se faire bien voir cette chère Frau a parfois la mauvaise idée de me confectionner des spécialités locales. Un soir notamment, elle m’a apporté une tarte aux oignons, ce que je déteste par-dessus tout et que j’ai discrètement déposé le lendemain dans une poubelle.
Ma moto officielle étant peu pratique pour se déplacer les jours de pluie, je suis parvenu assez facilement à réquisitionner une petite Opel immobilisée depuis des années par le manque d’essence au paradis nazi. Mes amis du "workshop" de la brigade ont repeint le véhicule en kaki, ce qui fait quand même plus sérieux pour un militaire.
En Allemagne occupée ont été installés par les alliés d’innombrables panneaux sur lesquels est écrit "don’t fraternize" pour éviter que l’ennemi d’hier devienne trop rapidement un ami. On aurait pu ajouter : "Vae victis". Des sanctions sont prévues pour ceux qui auraient tendance à faire ami-ami avec les méchants. Ces sanctions furent finalement très peu appliquées et dans l’ensemble (sauf à Burgsteinfurt) les relations furent relativement correctes entre occupants et occupés. Les incidents les plus graves furent le fait de soldats ayant beaucoup souffert sous l’occupation, certains ayant connu les "joies" des camps de concentration.
Rapidement la vie à Oelde devient monotone. Sans doute a-t-on la liberté de se promener dans la région, mais les ressources de celle-ci sont vite épuisées. Heureusement, il n’est plus question d’exercices et la vie de tous les jours n’a finalement plus rien de militaire. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. C’est à cette époque que j’apprends que les étudiants peuvent se faire démobiliser en vue de reprendre leurs études. Je fais donc ma demande qui est assez vite acceptée et je fais des adieux définitifs à la vie militaire.
La popularité de la Brigade Piron fut considérable. Tour à tour les villes de Wallonie et de Flandres organisèrent en son honneur des cérémonies émouvantes. Le colonel ne pouvait faire un pas sans être acclamé. Le Prince-Régent témoigna sa sympathie à la brigade en appelant son chef aux fonctions honorifiques d’aide de camp. Les gouvernements alliés reconnurent ses mérites en lui accordant de nombreuses distinctions honorifiques. Le ministère belge de la défense nationale fut le seul à ne pas se manifester car il considéra les volontaires de la brigade Piron comme des mercenaires à la solde des Anglais. Il se confirme que nul n’est prophète en son pays.
Quitte à passer pour un individu totalement dépourvu de sens civique, je ne puis en aucune façon être d’accord avec Horace qui écrivit "dulce et décorum est pro patria mori". A ce jour malgré de louables efforts, je ne suis pas encore parvenu à regretter d’être toujours en vie. Notons au passage que sur l’effectif total de la brigade, six officiers et 122 soldats ne revinrent jamais de l’expédition.